Commençons par ce qui ne fait débat sur aucun bord : un État a envahi son voisin, et ce voisin est fondé à résister. Tout le reste porte sur une autre question — qui va payer la réponse européenne ? — et celle-là n'a été posée à personne. L'objectif de dépenses a été arrêté entre gouvernements, lors d'un sommet, et il sera payé par des gens qui n'étaient pas dans la salle.

L'ordre de grandeur n'a rien de rhétorique. Les membres de l'OTAN se sont engagés sur une trajectoire à 5 % du PIB d'ici à 2035, dont 3,5 % de défense au sens strict ; cinq pays sur trente-deux seulement devraient atteindre cette année ne serait-ce que ce socle, pour une moyenne européenne de 2,53 %. L'écart entre la promesse et le présent, c'est la taille des coupes qui n'ont pas encore été annoncées.

Peter Mertens, secrétaire général du Parti du travail de Belgique, a résumé l'objection en une phrase, tandis que le cortège se formait à Bruxelles derrière le mot d'ordre « du social, pas des missiles » : « Les mêmes gouvernements qui affirment qu'il n'y a pas d'argent pour notre sécurité sociale trouvent soudain des milliards pour des armes. »

Personne ne propose de taxer la manne qu'ils ont eux-mêmes créée. Le réarmement est financé d'avance, sur les services publics, et les actionnaires, eux, ont déjà touché.

C'est ici qu'une grande partie de la gauche se trompe, et il faut le dire sans détour. La réponse à un budget militarisé n'est pas de couper les vivres à ceux qui sont sous les bombes, et l'argument selon lequel la résistance ukrainienne serait la cause du réarmement européen prend la chronologie à l'envers : la cause, c'est l'invasion. Taras Bilous, socialiste ukrainien engagé dans l'armée, plaide contre la réduction de l'aide précisément sur ce terrain — retirer le soutien récompenserait l'agression et livrerait la politique de son pays à l'extrême droite ukrainienne. La solidarité au-dehors et la bataille budgétaire au-dedans ne sont pas des options concurrentes ; les traiter comme telles, c'est le plus sûr moyen de n'avoir ni l'une ni l'autre.

Les Ukrainiens eux-mêmes ne forment pas non plus la base sociale d'une guerre sans fin. L'été dernier, Gallup relevait que 69 % d'entre eux souhaitaient « une fin négociée de la guerre dans les meilleurs délais », contre 24 % pour la poursuite jusqu'à la victoire — l'exact inverse de 2022. Une enquête de décembre de l'Institut international de sociologie de Kiev donnait 72 % d'Ukrainiens prêts à accepter le gel de la ligne de front actuelle si des garanties de sécurité l'accompagnaient, et 75 % opposés à la cession du reste du Donbass sans elles.

Mises bout à bout, ces données dessinent une position qu'aucun gouvernement européen ne propose aujourd'hui : arrêter les combats, garantir le résultat, et ne pas conditionner cette garantie à un programme d'armement permanent courant jusqu'en 2035. C'est le règlement que la plupart des Ukrainiens disent vouloir, et c'est le moins utile aux entreprises dont les carnets de commandes reposent désormais sur l'hypothèse inverse. Nul ne s'étonnera que l'option absente du débat soit celle à laquelle aucun chiffre d'affaires n'est adossé.

L'exigence n'est donc pas « moins de soutien ». C'est une autre répartition de son coût : un prélèvement sur la rente de l'armement plutôt qu'une année de plus de salaires gelés, des marchés publics audités au grand jour, et la conscription de l'argent avant celle des enfants de quiconque. Un continent capable de trouver des centaines de milliards pour des missiles en dix-huit mois ne peut pas crier misère sur les hôpitaux pour le reste de la décennie.