Commençons par le décompte, puisque c'est précisément lui que le cadrage est fait pour escamoter. Le bureau humanitaire de l'ONU établit le nombre de morts civils en Iran à plus de trois mille quatre cents, celui des blessés à plus de trente-trois mille. Le réseau iranien de défense des droits humains HRANA compte 3 684 morts, dont 1 721 civils. Une seule frappe sur une école primaire de Minab a tué au moins cent soixante-quinze personnes, des enfants pour la plupart.
Plus de cent universitaires spécialistes du droit international, aux États-Unis, ont signé ce printemps une lettre qui formule l'objection dans les termes les plus simples qui soient. Ils s'y déclaraient « gravement préoccupés par des frappes qui ont touché des écoles, des établissements de santé et des habitations », et relevaient que les déclarations publiques de hauts responsables trahissaient un mépris alarmant pour les règles du droit international humanitaire. Rien n'a suivi. Il n'existe aucun mécanisme par lequel quoi que ce soit puisse suivre.
Tous les comptes de cette guerre sont équilibrés, sauf celui qu'on tient dans les cuisines.
La campagne économique vise un gouvernement et retombe sur une population : les chiffres le disent. Le centre statistique iranien lui-même a enregistré une inflation de 88,6 % sur un an au mois clos le 21 juin, et de 108,1 % dans les zones rurales. Viande et volaille ont augmenté d'environ 178 %, pain et céréales d'environ 139 %. Le salaire minimum officiel, 166,255 millions de rials, soit environ quatre-vingt-cinq euros par mois, face à un panier minimal des ménages estimé à quatre cent cinquante millions : trente-sept pour cent de ce qu'il faut pour vivre.
De l'autre côté du même grand livre, la guerre a fait recette. Le Brent a franchi les cent dollars en mars et touché cent vingt-six ; il se tenait encore à 89,53 dollars à la mi-août, soit environ vingt-quatre pour cent au-dessus de son niveau au début des bombardements. L'administration a demandé au Congrès 1 500 milliards de dollars pour le Pentagone au prochain exercice budgétaire. Aucune de ces deux lignes n'est un accident des combats. Elles en sont le modèle économique.
Il vaut la peine de nommer ce qu'est réellement ce point d'étranglement. Quelque vingt millions de barils par jour franchissaient ce détroit avant février, soit environ un cinquième du pétrole transporté par mer dans le monde. Une économie agencée de telle sorte qu'une seule voie maritime puisse la prendre en otage continuera de produire des États qui se battent pour cette voie. Cette guerre n'est pas un écart par rapport à la manière dont l'énergie est organisée : elle est ce à quoi cette organisation ressemble sous tension — et toutes les parties à la négociation en cours acceptent cette prémisse sans discuter.
Rien de tout cela ne plaide pour le pouvoir de Téhéran, qui ne mérite aucune indulgence et qui répond depuis une génération aux doléances de ses propres citoyens par la prison. Mais ceux qu'on bombarde et ceux qu'on gouverne sont les mêmes gens, et six mois de bombardements ne les ont pas séparés. Aucun soulèvement n'a eu lieu. Ce qui a eu lieu, c'est une file d'attente pour une ration de cinquante litres de carburant.
Un corridor à travers le détroit et un inventaire du stock enrichi méritent l'un comme l'autre d'être obtenus, et l'on négocie les deux comme s'ils constituaient le sujet tout entier. Ils ne le sont pas. Personne, à Minab, à Téhéran ni dans les villes américaines qui ont fourni les 757 blessés, n'a été consulté sur l'opportunité de cette guerre ; et les institutions qui auraient pu poser la question — un Congrès qui ne l'a jamais autorisée, un Conseil de sécurité qui ne l'a jamais votée — ont été contournées à dessein. C'est cette part-là qui survivra au cessez-le-feu, le jour où il sera signé.




